Relations Internationales

Pourquoi la Russie intervient en Ukraine ?

By juillet 16, 2015 No Comments

De multiples causes

En 2007, le professeur Tanguy Struye de Swielande (UCL) écrivit ceci « Depuis la révolution orange en 2004, le pays connaît toutefois une grande instabilité politique, qui a entraîné la chute du gouvernement en 2007 et de nouvelles élections auront lieu fin septembre 2007. Cela étant, il est probable que géopolitiquement l’Ukraine va suivre sa propre course, probablement plus pro-occidentale que par le passé, mais en évitant de se mettre la Russie à dos »[1] en parlant de l’enjeu des gazoducs et d’oléoducs. Une prémonition par rapport aux derniers évènements ?

L’Ukraine est d’une importance capitale pour la Russie. Selon Vladimir Tchernega, politologue russe, Moscou « y voit la part la plus grande de la sphère de ses intérêts vitaux. La Russie a d’innombrables liens avec ce pays, y compris humains et familiaux, surtout avec les régions de l’Est et du Sud. Les visées russes sur l’Ukraine deviennent plus réalistes. La Russie a récupéré la Crimée qu’elle a toujours considérée comme son bien »[2].

Pourtant, d’autres causes sont avancées : « L’effondrement de l’Empire soviétique représentant la plus grande catastrophe géopolitique du siècle selon le leader russe (2005), Poutine est déterminé à rendre à son pays les réalités géostratégiques dignes d’une grande puissance. A cet égard, Moscou entend accroitre son influence là où l’Empire soviétique s’imposait et la Péninsule de Crimée ainsi que l’Ukraine toute entière constituent un enjeu considérable dans la stratégie de retour de la puissance russe. Par conséquent, le désir soutenu de Vladimir Poutine de réaffirmer la grandeur et la puissance de son pays est un objectif de politique étrangère dont l’annexion de la Crimée ne pourrait être qu’une première étape. D’un point de vue réaliste, les objectifs de Poutine ne semblent distincts de ceux de tout chef d’Etat rationnel. En effet, la principale préoccupation d’un dirigeant se base sur les questions de « high politics », c’est-à-dire la défense de la sécurité et de l’intérêt national »[3].

Dès lors, vous l’aurez compris, pour répondre à la question « Why did Russia allegedly intervene in Eastern Ukraine? », l’approche est réaliste et le niveau d’analyse est domestique, car il apparaît que ces éléments sont plus décisifs que les autres dans la compréhension des derniers événements russo-ukrainiens. Explicitations :

Une explication réaliste

1989, chute du mur de Berlin. 1991, chute de la grande URSS. C’est la fin de la guerre froide. La Russie voit sa zone d’influence se retreindre. Depuis lors, la crise ukrainienne est la cause d’enjeux pour la Fédération de Russie.

Dans une interviewe accordée à Libération, Tatiana Kastouéva-Jean, spécialiste de la Russie à l’Institut français des relations internationales, s’exprime sur le cas ukrainien: « La hantise de Vladimir Poutine, c’est l’Otan à ses frontières. Une éventuelle adhésion de l’Ukraine à l’Otan est pour lui inacceptable »[4]. Nina Bachkatov, membre du département de science politique de l’ULB et spécialiste de la Russie, ajoute que : « L’adhésion d’un pays à l’UE va de pair avec son entrée à l’Otan. La Russie fera tout pour que l’Ukraine n’y entre pas. En termes de frontières, il y a une ligne rouge à ne pas franchir autour de la Russie »[5].

C’est la raison pour laquelle la perte de sa base navale de Sébastopol est impensable pour la Russie. En 1991, l’Ukraine, désormais indépendante, revendique une partie de cette flotte, mais la Russie n’est pas d’accord. En 2010, elles arrivent, après quelques tumultes, à signer une prolongation du bail en échange d’une réduction sur le gaz russe. Cette base est importante pour la Russie puisqu’elle lui donne un accès direct à la Mer noire et vers la Méditerranée, seul accès aux mers chaudes, mais aussi empêche l’avancée américaine de la création d’une ligne d’Etats tampons à la frontière russe.

Dès lors, Xavier Follebouckt, membre du Centre d’étude des crises et des conflits internationaux (UCL) et expert sur la Russie, explique que « L’annonce de l’intervention militaire russe en Ukraine s’inscrit dans la volonté qu’a Moscou de s’affirmer en tant que puissance internationale. La Russie veut éviter l’arrivée d’autres acteurs autour de ses frontières. Cette zone tampon, formée par les pays de l’ex-URSS, lui permet de se développer économiquement et de garder une sphère d’influence »6.

En d’autres termes, la Russie ne veut pas de l’Europe a ses portes, mais est-ce que l’Europe veut de la Russie a ses portes ? Rien n’est moins sûr. Même si la Russie affirme qu’elle a annexée la Crimée pour des raisons culturelles, il n’en est pas moins qu’elle a aussi voulu réaffirmer sa puissance face à une Europe hésitante. Le but de Vladimir Poutine, selon le professeur Julian Lindley-French, dans une interviewe accordée à la revue de l’OTAN, était bien : « en attaquant l’Ukraine, il a déséquilibré l’Europe et l’Alliance »[6].

Une explication « Domestic»

1989, chute du mur de Berlin. 1991, chute de la grande URSS. C’est la fin de la guerre froide. La Russie voit sa zone d’influence se retreindre. Depuis lors, la crise ukrainienne est la cause d’enjeux pour Vladimir Poutine et son pays.

« Chaque pays a tendance à se considérer comme le centre d’un système et même si la réalité est différente, c’est cette perception, cette représentation qui structure les comportements géopolitique »[7]. Cette citation du professeur Tanguy Struye de Swielande (UCL) éclaircit le comportement de Vladimir Poutine et la politique étrangère russe.

Dans « Le projet Poutine », Tanguy Struye de Swielande et Alexia Honoré décrivent que « La vision du Monde du dirigeant russe requiert un espace territorial de taille pour se mesurer à l’Occident. (…).Lorsque l’on mentionne la position de Moscou sur un dossier international, cela en revient souvent à la stricte décision de Poutine ». Il veut se montrer comme « le grand sauveur de la Russie ». Il a réussi a placé des hommes et des femmes de son propre clan, lui donnant les pleins pouvoirs pour mener sa politique étrangère[8] devenue une idéologie en Russie.

Xavier Follebouckt, dans une interviewe accordée à Le Point, explique : « Vladimir Poutine ne va pas renoncer à son rêve de bâtir son “Union eurasiatique”. Le dirigeant russe n’a jamais caché que, selon lui, la dislocation de l’URSS avait été “le plus grand désastre politique du siècle dernier »[9]. L’ancien Président, José M. Barroso, ne fait que confirmer cela: « Poutine ne reconnaît pas l’Ukraine comme un pays. Il n’a pas digéré le fait que la fin de l’union soviétique a créé l’Ukraine »[10], car « Kiev est pour beaucoup de Russes le berceau de la grande Russie. L’Ukraine, dans le discours poutinien, c’est le peuple frère »[11].

La vision de Vladimir Poutine est aussi celle de toute la population russe, selon Vladimir Tchernega: « Il est très rapidement devenu clair qu’en Russie, les politiciens, les journalistes, les organisations soi-disant non-gouvernementales, les entreprises publiques, les think tanks, les militaires, les tribunaux, les agences gouvernementales et la Duma suivaient la même ligne, avec les mêmes objectifs »[12]. Il a su faire de sa volonté une politique portée par tout son peuple.

Mais est-ce que si ça avait été une autre personne au pouvoir, elle aurait fait la même chose ? Sans doute. La politique extérieure de la Russie est régie par le principe d’Eurasisme. Début des années 90, puis en 1997, Alexander Dougine[13], théoricien politique russe, reprend les thèses de Karl Haushofer[14] qu’il adapte à la situation russe. Il défend une certaine politique régionale pour une Russie très forte. Il faut que le pays quitte sa position isolée depuis la fin de la guerre froide. Pour ce faire, la Russie doit se projeter vers l’Europe, le Japon, l’Inde, l’Iran et les mers chaudes, tout en gardant des bonnes relations avec le reste du monde et pourquoi pas, isoler à son tour les Etats-Unis, même s’il ne faut pas oublier que d’autres facteurs comme la démographie russe, les enjeux énergétiques et encore bein d’autres sont à prendre en compte.

Why did Russia allegedly intervene in Eastern Ukraine? Il y a deux raisons principales à l’intervention militaire russe dans l’Est de l’Ukraine : la première est plus géostratégique : se réapproprier le Heartland, contrecarrer les Américains et leur zone d’Etats tampons entre l’Europe et la Russie, éviter l’OTAN à ses portes, déstabiliser l’Europe, en quelques sortes, établir une nouvelle « Eurasie » forte avec une zone d’influence de plus en plus importante via divers procédés comme l’OTSC ou L’Union économique eurasiatique ; mais aussi la volonté pour Vladimir Poutine de retrouver une union digne de l’ex-URSS, il en a d’ailleurs fait un point clé de la politique extérieure de la Russie et de son programme politique, ça en est devenu un facteur de l’identité nationale russe. Il n’y a qu’une seule manière pour appréhender le Président russe qui comprend bien le langage de la force pour asseoir son influence dans sa zone, comme le dit Teddy Roosevelt : « Parler doucement, mais un bâton à la main ».


 

[1] T. Struye de Swielande, Caucase et Asie centrale : la guerre pour le contrôle du Rimland, Les Cahiers du RMES, volume IV, numéro 1, été 2007

[2] V. Tchernega, « Pourquoi Russie et Union européenne doivent coopérer en Ukraine », Politique étrangère, 2014, 2 Eté, p. 95-108.

[3] T. Struye de Swielande et A. Honoré, Le projet de Poutine : le retour de la Grande Russie passe par la reconquête de la petite Russie, geopolcecri, 10 avril 2014 (http://geopolitique-cecri.org/2014/04/10/commentary-paper-n12-le-projet-poutine/)

[4] C. Bonal, « Poutine n’a pas intérêt à aller au conflit armé », Libération, dossier « Ukraine, la drôle de guerre », 3 mars 2014 (http://www.liberation.fr/monde/2014/03/03/poutine-n-a-pas-interet-a-aller-au-conflit-arme_984182)

[5] L’Ukraine représente un enjeu important pour la Russie, agence Belga, publié sur 7sur7, 2 mars 2014 (http://www.7sur7.be/7s7/fr/18164/Ukraine/article/detail/1803710/2014/03/02/L-Ukraine-represente-un-enjeu-important-pour-la-Russie.dhtml)

[6] Ukraine et Occident : l’union fait la force ?, OTAN, Revue de l’OTAN, La tribune des experts, dossier « Ukraine et Russie : les perceptions et la réalité », 2014 (http://www.nato.int/docu/review/2014/Russia-Ukraine-Nato-crisis-2/Ukraine-Russia-Western-countries-Putin/FR/index.htm)

[7] T. Struye de Swielande, Caucase et Asie centrale : la guerre pour le contrôle du Rimland, Les Cahiers du RMES, volume IV, numéro 1, été 2007

[8] T. Struye de Swielande et A. Honoré, Le projet de Poutine : le retour de la Grande Russie passe par la reconquête de la petite Russie, geopolcecri, 10 avril 2014 (http://geopolitique-cecri.org/2014/04/10/commentary-paper-n12-le-projet-poutine/)

[9] Comment la crise en Ukraine remodèle la donne internationale, agence AFP, publié dans Le Point, 21 mars 2014 (http://www.lepoint.fr/monde/comment-la-crise-en-ukraine-remodele-la-donne-internationale-21-03-2014-1803681_24.php)

[10] J. M. Barroso, conférence sur la crise ukrainienne, V. Dujardin, dans le cadre du cours histoire de l’intégration européenne, 19 novembre 2014, Louvain-la-Neuve, UCL

[11] V. Tchernega, « Pourquoi Russie et Union européenne doivent coopérer en Ukraine », Politique étrangère, 2014, 2 Eté, p. 95-108.

[12] R. Coalson, Un général éclaire la stratégie russe en Ukraine, Huffingtonpost, 4 septembre 2014 (http://www.huffingtonpost.fr/robert-coalson/un-general-en-chef-russe-devoile-la-strategie-de-poutine-en-ukraine_b_5765246.html)

[13] Alexander Dougine : russe, théoricien politique, professeur à l’académie militaire et membre du mouvenement eurasien.

[14] Karl Haushofer : théoricien de la gépolitique allemande. Il fonda la revue Zeitschrift für Geopolitik (La Revue de Géopolitique)